Déontologie : un fil conducteur commun aux bibliothèques, archives, musées, et aux métiers de l’info-doc

En décembre 2025, l’IGÉSR a publié un rapport intitulé « Éthique et déontologie des métiers des bibliothèques » . Il part d’un constat assez simple : sur le terrain, les bibliothécaires se retrouvent régulièrement face à des situations qui posent problème (pressions, censures, demandes problématiques, partenariats ambigus, gestion des données, intégrité des collections patrimoniales…), sans avoir toujours un cadre simple et clairement identifié auquel se référer.

Et si le rapport porte sur les bibliothèques, les dilemmes décrits ne sont pas réservés à ces métiers. Dans les archives, les musées, et plus largement l’info-doc, on retrouve les mêmes questions : accès vs confidentialité, neutralité vs engagement, service public vs injonctions, conservation vs communication, intérêt général vs pressions particulières, etc.

Déontologie vs éthique : deux notions proches

Le rapport insiste sur une distinction utile, justement parce qu’elle est souvent floue :

  • « Les notions de déontologie et d’éthique sont mal identifiées dans le monde des bibliothèques » (page 7).
  • « C’est dans les cas où l’éthique personnelle ou professionnelle du bibliothécaire vient en opposition avec ses obligations déontologiques – en particulier, obéissance, neutralité ou impartialité – que peut naître une situation de malaise, de nature à susciter des questionnements sur la conduite à tenir et à induire des choix, conscients ou non, de comportements non conformes à la déontologie, voire à la loi, au nom d’un principe supérieur issu de convictions fortes » (page 25).

La déontologie, c’est l’ensemble des devoirs liés à l’exercice d’un métier / d’une fonction. Dans la fonction publique, ces devoirs sont largement objectivés : ils s’adossent à des règles, à des obligations, à un cadre (et pas seulement à des valeurs).

L’éthique renvoie davantage à un système de valeurs : ce que je considère juste, ce que je privilégie, ce que j’estime souhaitable au regard d’un idéal (justice, émancipation, inclusion, liberté, etc.). Elle peut être personnelle, ou collective (culture d’établissement, orientations d’un service), mais elle ne se confond pas avec un cadre officiel opposable.

NB : en anglais toutefois la distinction n’est pas la même. En anglais, deontology renvoie d’abord à la philosophie morale, Pour la déontologie professionnelle (au sens français), l’anglais dit plutôt (il me semble) professional ethics / code of ethics.

Des codes existent déjà

Dans nos métiers, il existe déjà des codes et chartes (associatifs, institutionnels, internationaux) – voir une liste en fin d’article.

Un code de déontologie sert de cadre quand la situation professionnelle devient inconfortable : Il donne des repères communs ; il protège : face à une pression (tutelle, public, partenaire, prestataire), il définit les principes qui guident le service, le métier ; il stabilise les pratiques, surtout dans des équipes où se côtoient des statuts variés (fonctionnaires, contractuels, bénévoles), ce que le rapport de l’Igesr souligne explicitement.

Ce que dit le rapport IGÉSR

Le constat de départ porte sur la méconnaissance des dispositifs déjà existants dans la fonction publique d’une part, et d’autre part la confusion entre les notions d’éthique et de déontologie, ce qui laisse des équipes parfois démunies quand surviennent des situations à risque. C’est un point clé du rapport : beaucoup de questions rencontrées dans les bibliothèques relèvent déjà du cadre général (obligations des agents publics, prévention des conflits d’intérêts, etc.). Le problème n’est donc pas l’absence totale de règles : c’est leur appropriation et leur traduction dans les situations concrètes du métier.

Le rapport ajoute deux précisions importantes : les contractuels doivent être sensibilisés tôt, dès la prise de poste ; les bénévoles ne sont pas hors cadre : il faut expliciter un minimum de déontologie dans les conventions et l’encadrement.

Le rapport propose ensuite une lecture par cartographie des risques très intéressante (p 25 à 40) :

  • Pluralisme, pressions et censures : ne pas laisser ses convictions piloter les choix, et éviter la « pré-censure » par anticipation des réactions.
  • Patrimoine : pour les bibliothèques patrimoniales, la dimension déontologique est renforcée : responsabilité sur l’intégrité des fonds, sur les acquisitions, sur les prêts pour exposition… Le rapport propose même de solenniser la prise de responsabilité via un état des fonds signé.
  • Posture professionnelle : le rapport aborde des situations telles que le rapport aux tutelles, la communication et les réseaux sociaux, les relations aux prestataires (avec le sujet récurrent des conflits d’intérêts).

La proposition centrale : un texte officiel + une méthode d’appropriation

Le rapport ne préconise pas juste la rédaction d’un code (qui viendrait se surajouter à ce qui existe) mais plutôt :

  • De cartographier les risques dans chaque établissement et de partir de cas réels.
  • D’élaborer un texte officiel (plutôt un arrêté ou une circulaire) complété par un vade-mecum.
  • De déployer une stratégie de formation.
  • Et de rendre réellement opérants les référents déontologues, aujourd’hui trop peu connus des bibliothèques.

Cette synthèse reste forcément partielle : la richesse des constats, la diversité des situations analysées et la densité des propositions formulées par le rapport IGÉSR rendent difficile d’en donner une vue d’ensemble sans en perdre la nuance et la portée opérationnelle.

Tous les métiers de l’info-doc sont concernés

Même si le cadre juridique, les statuts et les missions ne se superposent pas exactement entre bibliothèques, archives, musées et documentation, la question déontologique s’y pose partout pour une raison simple : ces métiers partagent un même cœur d’activité — gérer des informations, des documents et des collections au service d’autrui, en arbitrant en permanence entre accès, protection, intégrité et responsabilité.

Les formes varient (données personnelles et droit d’accès en archives, intégrité scientifique et publication en documentation, provenance et conflits d’intérêts en musée, pluralisme et service au public en bibliothèque), mais on retrouve les mêmes tensions de fond : pressions externes, risques de censure, relations aux tutelles et partenaires, confidentialité, traçabilité des décisions, et devoirs liés au service public ou à la confiance accordée par les usagers.

C’est précisément pour cela qu’un travail comme celui de l’IGÉSR, même centré sur les bibliothèques, offre un cadre de lecture utile à l’ensemble de l’info-doc, des archives et des musées : il aide à nommer les risques, à outiller les équipes, et à passer de l’intuition morale à des repères professionnels partageables.

Codes et textes de référence (liste non exhaustive)

Les référentiels métiers

Les référentiels métiers sont des outils essentiels pour toute personne souhaitant évoluer dans la fonction publique. Ils sont également indispensables pour les métiers de la culture, de l’information et du patrimoine. Ils peuvent servir :

  • à la recherche d’emploi : pour mieux comprendre les compétences et missions attendues pour un poste. Cela permet également d’adapter son CV et sa lettre de motivation en utilisant le vocabulaire du métier. Un référentiel aide aussi à identifier les passerelles possibles entre différents métiers ou secteurs.
  • à la rédaction du dossier RAEP (Reconnaissance des acquis de l’expérience professionnelle) pour expliciter ses compétences. Cela permet de les aligner avec celles exigées par le poste.
  • à l’évolution professionnelle et à la formation : pour identifier ses besoins de formation ou faire un bilan de compétences
  • aux recruteurs pour clarifier les missions de chaque poste dans une équipe, et contribuer à la définition de fiches de poste

Voici une liste détaillée (mais non exhaustive) de référentiels métiers et de sources sur le métier et l’identité professionnelle.

  • Le référentiel des métiers et des fonctions de l’information-documentation de l’ADBS (2013)
  • Les fiches métier du référentiel de l’ADBS révisées en 2023.
  • Le référentiel de compétences des métiers du professorat et de l’éducation avec une partie sur les compétences spécifiques des profs docs
  • Documentaliste en musée : « L’incidence de l’objet documentaire sur l’identité professionnelle: le cas des agents des grands musées nationaux chargés de la documentation scientifique des collections ». Mémoire INTD de Corinne Jouys Barbelin.

Gouvernance documentaire et durée de conservation

La gouvernance documentaire se définit comme la stratégie, les règles et les bonnes pratiques mises en place dans une entreprise ou une organisation afin de gérer les documents de manière efficace et sécurisée.  Elle concerne toutes les étapes du cycle de vie des documents : de leur création à leur archivage, en passant par leurs modifications successives, leur historique d’élaboration jusqu’à leur version définitive, et leur diffusion éventuelle.

Elle s’applique à tous les types de documents, et il y en a des dizaines, liés aux activités financières, juridiques, de gestion des ressources humaines, de production, etc. Les mails, les documents provisoires nécessaires à l’élaboration d’un projet, d’un partenariat, ou autre en sont également l’objet.

L’archivage est souvent – à tort – confondu avec le stockage de documents (voire réduit à ce seul aspect). Or il va beaucoup plus loin puisqu’il vise à assurer la qualité, l’authenticité, l’intégrité et la sécurité des documents, ainsi qu’à faciliter leur accessibilité sur le court ou long terme, et donc leur recherche et leur accès.  

L’archivage comprend également des politiques de conservation (et de destruction) ce qui permet de garantir que les documents « engageants » pour l’entreprise ou l’organisation seront conservés pendant une période suffisamment longue pour répondre aux critères juridiques et administratifs. On évite ainsi de conserver des documents inutiles ou obsolètes, qui peuvent nuire à la performance et à la sécurité de l’entreprise .  

La question de la durée de conservation est primordiale, car même s’il existe des durées légales ou officielles, chaque entreprise, chaque organisation doit créer le référentiel qui lui est propre.

C’est justement l’objectif de la méthode Arcateg, développée par Marie-Anne Chabin, « véritable « couteau suisse » pour l’archivage managérial et la gouvernance de l’information engageante ». Elle a développé sa méthode dans un ouvrage publié aux Éditions Klog et dans une formation, proposée en distanciel depuis 2021.

Interagir avec les utilisateurs sourds et malentendants

La bibliothèque de l’université de Gallaudet aux Etats-Unis a publié sur son site un petit guide pour mieux interagir avec les utilisateurs sourds ou malentendants.

Avec leur aimable autorisation, j’ai traduit et adapté leur guide en une infographie que je partage ci-dessous.

N’hésitez pas à l’imprimer et à l’afficher. Elle est valable en bibliothèque, mais aussi et bien sûr dans tous les services publics et en entreprise.

Pour rappel et pour lutter contre les idées reçues :

  • Il y a environ 5 millions de sourds et malentendants en France mais environ 200 000 utilisent la Langue des Signes. Utiliser la LSF c’est bien mais utiliser uniquement la LSF met de côté la plupart des sourds.
  • C’est un handicap invisible, mais la personne ne doit pas devenir elle-même invisible quand elle exprime son handicap 🙂
  • Les sourds ne sont pas muets, ils ont des cordes vocales et ils peuvent tout à fait parler.
  • Il y a de nombreux degrés dans la surdité, des sourds de naissance ou des devenus sourds.
  • De nombreux sourds sont diplômés et insérés dans l’emploi.

Voici également deux applications très utiles :

  • Ava qui peut sous-titrer sur un smartphone une conservation en temps réel (et dans plusieurs langues)
  • RogerVoice qui permet à une personne sourde de téléphoner en direct (transcription de la voix en sms)

Vous pouvez cliquer sur l’infographie pour la télécharger, ou me contacter directement si vous souhaitez la recevoir sous un format imprimable.

infographie

L’écrit, c’est fini ?

J’ai proposé fin novembre sur les réseaux sociaux un petit sondage sur les pratiques de lectures professionnelles. Je voulais mesurer un peu mieux un ressenti sur une certaine « désaffection » de l’écrit.

Avant de vous livrer la synthèse de ce sondage, voici d’abord quelques explications sur cette impression.

Cela fait maintenant de nombreuses aux années que je pratique l’exercice de la recherche d’information sur des thématiques liées aux métiers des bibliothèques, de la documentation ou des archives : recherche de références bibliographiques, d’articles de réflexion ou lectures professionnelles pour ma propre auto-formation ou par curiosité.

Depuis quelques temps (mois ? années ?) je suis perplexe sur le peu de contenu gratuit et/ou récent que je parviens à trouver sur le Web : peu d’ouvrages publiés, peu d’articles de fond, une nette diminution de réflexions sur les blogs d’experts, plutôt des billets très courts, des expériences à peine esquissées ou non analysées ni évaluées.

Plutôt pléthore de tweets, de retweets, des mêmes contenus, publiés et republiés sans souvent parfois même avoir été lus.

Lit-on moins ? Écrit-on moins également ?

Plusieurs explications me viennent en tête que je livre à votre réflexion :

  • Le manque de temps (c’est une explication qui ressort du sondage) ? Pris par un quotidien d’autant plus chronophage avec les outils numériques, on ne lit plus d’articles de fond, et l’on passe encore moins de temps à les écrire… Mais le manque de temps n’est-il pas tout simplement une baisse de l’envie de lire ou d’écrire ?
  • Le manque de référencement ? Le classement des résultats privilégiant une forme de popularité les contenus experts peu rediffusés et donc peu populaires disparaissent-ils au fin fond du Web ?
  • Le petit nombre d’éditeurs professionnels et de référence et/ou le petit nombre d’éditeur de revue professionnelle ? Peu ou prou je retombe toujours sur des articles du BBF, d’Archimag, ou d’Arbido. Excellentes revues au demeurant, que je lis régulièrement, mais qui ne peuvent traiter de tous les sujets.
  • Un désintérêt pour l’expertise, analyse, l’approfondissement au profit d’une lecture de surface et de vulgarisation ?
  • La perte de poids de l’écrit : à l’ère de l’image et de la vidéo, pourquoi se fatiguer ?
  • Une plus grande difficulté à lire ? C’est là une réflexion de formatrice, d’ex- prof en université : de plus en plus de personnes semblent  n’avoir plus les clés de la lecture ergative et ne savent pas par quel bout prendre un texte – on me pose souvent la question « faut-il tout lire ? » Comme si cela était obligatoire d’une part (lire en diagonale, repérer les idées principales semble un exercice disparu), et que d’autre part la lecture fatigue…
  • Quant aux auteurs où sont-ils ? Pourquoi n’ont-ils plus envie d’écrire de partager, pourquoi n’ont-ils plus le temps ? Pourquoi le nombre de blogs d’experts a-t-il tant diminué ? (Et je suis la première à publier moins qu’avant sur ce blog qui va fêter ses 13 ans dans un mois – c’est ma bonne résolution de 2019, publier de nouveau régulièrement des billets de fond).

C’est pour éclairer toutes ces questions que j’ai mis en ligne en novembre un petit sondage et merci aux 172 personnes qui ont pris le temps de répondre.

Quelques précisions sont importantes : cet échantillon n’est ni exhaustif, ni représentatif des trois grandes familles de métiers de l’information ; il s’agit donc d’un simple sondage, qui n’a rien de scientifique, les personnes ayant répondu faisant essentiellement partie de mon réseau, et par ce biais représentant des professions spécifiques. Néanmoins comme promis je vous en livre la synthèse sous la forme d’une infographie (cliquez sur l’image pour la télécharger).

Bonne…lecture 🙂